MEURTRE dans les bois

Alain Lastalle s'arrête sur le chemin, au beau milieu du parc et tente avec une certaine appréhension de distinguer quelque chose au travers des grands arbres qui se dressent entre lui et le grouillement, là bas. Un appel matinal l'a tiré hors de son lit et l'a mis de mauvaise humeur. Il a eu beau se presser, et même déroger à son petit café et ses deux croissants chauds chez Vic, ils sont tous arrivés avant lui.
L'aube se lève à peine et il pleut. C'est un bien triste dimanche d'Avril, gris et couvert. Des nappes de brumes tapissent çà et là les sous-bois, aux abords de l'étang.
Alain ne peut s'empêcher de penser que c'est une journée qui commence mal, une journée gâchée.
Il s'éloigne du chemin et pénètre à l'intérieur de ce petit coin de forêt, en direction de l'agitation. Il se force à garder les yeux ouverts malgré la pluie fine et incessante. Le sol a été piétiné mais il reste des taillis et des fougères, çà et là, qu'il enjambe avec précaution. Il a horreur des sous-bois, même si celui-ci semble très entretenu.
Il constate que le périmètre de sécurité a déjà été dressé et que des officiers de la police scientifique, en sur bottes, cagoules et gants blancs s'affairent comme des fourmis.
Au milieu de cette effervescence, les quatre membres de son équipe et Jacques, son chef, tranchent par leur immobilité. Ils sont de dos. De loin, Alain les imagine comme cinq ombres en surimpression sur un film d'extra terrestre.
Il essuie nerveusement les gouttes d'eau sur ses cils et ses paupières et se dirige vers la silhouette de Mathilde, son deuxième de groupe, à gauche de Jacques.
Il s'immobilise à sa gauche. Le sol est légèrement en pente devant lui. Il ne peut réprimer une grimace. Les scènes de crimes, il connaît ! Mais là, au milieu du parc, cette pauvre fille nue et toute dégoulinante lui fait pitié.
- Qui a trouvé le corps ? murmure-t-il à Mathilde en se penchant vers Mathilde.
- Le jogger, là bas, souffle l'ajointe, en désignant de la tête un jeune homme, assis à terre, recroquevillé contre un arbre, à une vingtaine de mètres à droite de la scène.
Mathilde est excessivement pâle. Alain Lastalle se retient de poser sa main sur son avant bras.
- Vous l'avez interrogé ?
- Non pas encore, on t'attendait, lui répond son chef sans décoller les yeux de la jeune fille adossée à l'arbre.
Tandis que Louis Steevens, le troisième de groupe commence son macabre travail, Jacques Rivière, chef de la brigade criminelle et Alain Lastalle se dirigent vers le jogger complètement détrempé.
- Une femme blanche, blonde, cheveux courts, d'une vingtaine d'année est assise nue contre un arbre, les jambes écartées. Une culotte est posée sur son sexe. Des vêtements sont calés sous ses reins. Elle a la tête relevée, les yeux grands ouverts et une main posée sur le sol. Son autre bras descend le long de son corps. Le côté gauche du crâne est couvert de grosses ecchymoses et de tâches de sang. Son visage et ses mains sont éclaboussés de boue…
Louis, dit le procédurier, enregistre la description de la terrible scène d'une voix monocorde sur un magnétophone qu'il porte prêt de sa bouche. Il s'arrête un moment et demande des gros plans des mains et du cou. Même quand il n'enregistre plus, sa voix reste métallique, comme si ses enregistrements audio des scènes de crimes avaient progressivement transformé son timbre vocal.
- Des marques de strangulations évidentes au cou, confirme le médecin légiste, penché sur la victime.
- Une mort par strangulation ? interroge Louis.
- Les coups portés à la tête pourraient tout aussi bien être la cause de la mort. C'est à l'autopsie que je pourrais en dire plus. D'après la rigidité cadavérique et l'état du corps, la fille est morte il y a entre trente et quarante huit heures…
Malgré la petite pluie fine, froide et pénétrante qui continue d'effacer les indices, Louis poursuit l'effroyable description :
- Des traces de lutte sont visibles à une dizaine de mètres à gauche de la victime, le sol a été piétiné et l'humus remué. Le corps a été traîné pour être installé contre l'arbre.
- Bonjour, Monsieur, je suis Jacques Rivière, chef de la brigade criminelle et voici Alain Lastalle, mon adjoint. Malgré votre état de choc, nous souhaiterions vous poser quelques questions.
Le jeune homme, tremblant de froid, de stress, ou des deux et visiblement très ému se lève pour répondre aux deux officiers de police.
Il raconte qu'il faisait son jogging, très tôt, comme tous les dimanches matin.
- Au niveau de cet endroit, dit-il en pointant son doigt vers le chemin, j'ai été pris d'une envie pressante. Je me suis enfoncé dans le sous-bois. Et j'ai vu cette pauvre fille. Je…, je ne me suis même pas approché du corps. J'ai tout de suite compris qu'elle était morte… Comme j'emporte toujours mon portable avec moi, à cause des enfants qui restent seuls à la maison, j'ai appelé police secours. Ils …
- Merci Monsieur. Laissez nous vos coordonnées, et rentrez chez vous.
Silencieux, Alain Lastalle et Jacques Rivière rejoignent l'équipe. Alain a l'impression d'avoir des poids accrochés aux chevilles. Il marche lourdement et péniblement en soupirant fortement.
- D'autres témoins ? s'enquiert Alain.
- Non, aucun. répond Mathilde, les témoins ne courent pas les bois à 7 heures du mat ! Par contre la police scientifique a récolté des indices intéressants, des traces de sperme, et des morceaux de peau sous les ongles de la victime. Si le meurtrier est fiché, cette affaire sera vite réglée.
Alain remercie les agents de police secours, les officiers de la police urbaine et les prie de laisser la brigade criminelle poursuivre ses investigations.
Alain Lastalle est un homme d'une taille moyenne, la cinquantaine. Il est brun, et sa coupe de cheveu, très courte expose largement une calvitie naissante sur ses tempes. Son regard est noir, franc et profond. Il entretient une petite moustache, vestige de ses années de séduction, qui lui donne un petit air coquin.
- Louis, demande t-il à son troisième de groupe. As-tu terminé ton enregistrement ?
Louis hoche la tête.
- J'ai rarement vu une scène aussi terrifiante. Je ne suis pas émotif, mais cette violence me donne la chair de poule ! lui répond la voix métallique.
Alain apprécie la méthode et le sérieux de son procédurier. Une scène de crime est rapidement modifiée et tous les éléments doivent être figés d'une manière ou d'une autre le plus rapidement possible. La photographie constitue le repère visuel, mais les impressions laissées sur la bande d'enregistrement reflètent l'atmosphère et sont un complément indispensable à la description statique des photos.
- Alain, je vous laisse le soin de trouver l'identité de la victime, de procéder à la perquisition de son domicile… Le procureur demande à me voir. Tenez-moi au courant !
- Bien Chef.
Jacques Rivière s'oriente vers le chemin. Sa voiture est garée un peu plus loin, à côté de celle d'Alain, à l'entrée du parc André Malraux. Alain le regarde s'éloigner, pensif. Rivière est un homme mince, presque chétif, anguleux. Sa démarche est mécanique. Il a visiblement quelques difficultés à enjamber les quelques ronces, fougères, souches et bois morts qui jonchent le sol. Rivière n'est pas un homme de terrain. Rivière préfère les relations publiques. Chacun son métier, après tout…
Alain n'a pas jugé utile de prendre un imper ce matin. Ce qu'il regrette amèrement. Il est trempé jusqu'aux os. Il a froid et il se surprend à trembler… lui aussi. Il se frotte machinalement le front.
Puis il se retourne, lentement, presque à contre coeur vers la scène de crime.
Sinistre vision !
Dégagée de l'effervescence scientifique, elle lui paraît encore plus impressionnante. L'eau dégouline sur tous les visages. On dirait que toute son équipe est en train de pleurer. Même Etienne et Bernard, les durs à cuire ! Pauvre fille, pense-t-il, étranglée, pendant son jogging en plein parc urbain ! La mort au rendez-vous d'une ballade ! Comme il y a quarante ans… Il se balance d'un pied sur l'autre puis chasse les affreux souvenirs d'un coup de tête et se concentre à nouveau sur la scène.
Lui n'est certes pas doué pour les ronds de jambes avec le procureur, mais son intuition le trompe rarement, même dans les pires conditions, comme celles de ce matin : Un parc, une petite forêt, du froid, de la pluie, un dimanche… Bien qu'ils aient des indices de taille, très certainement de l'ADN, un détail de cette scène ne lui plaît pas…C'était malheureusement la seule chose qu'il avait senti à l'époque
Il revient lentement près de la victime, en laissant volontairement toutes les sensations l'envahir - celles d'aujourd'hui, du moins -.
La victime est au centre du léger décaissement. Derrière elle, l'étang. Quoiqu'il fasse, son regard est invariablement aspiré par la jeune femme. L'eau ruisselle sur son visage. Elle aussi, elle pleure, mais plus encore que les membres de son groupe. Elle pleure parce qu'elle est immobile… Elle pleure surtout parce qu'aucun de ses appels au secours n'a été entendu. Et en désespoir de cause, elle semble implorer le ciel…C'est à vous glacer le sang !
Et cette pluie, qui tombe inlassablement, lui tape sur le système. De ses deux paumes, Alain chasse l'eau qui coule sur son front. Il aurait aimé pouvoir en faire autant avec ses impressions et son désagréable pressentiment. Cette scène sent mauvais ! Il dirait même qu'elle pue …
Depuis l'agression, il y a quarante ans, il n'a jamais pu remettre les pieds dans une forêt et c'est contraint et forcé qu'il s'est rendu ici, ce matin…, d'où son pessimisme, peut-être. N'était-ce pas tout simplement, comme la dernière fois, une histoire de pervers qui hantent les forêts et qui passent à l'acte ? Soucieux, un pouce sur la tempe, il entreprend de se masser les rides du front, une fâcheuse manie qui lui a, en quinze ans d'affaire, gravé d'énormes sillons au dessus des yeux.
- Les investigations scientifiques n'apporteront rien de plus que nous n'ayons déjà répertoriés, crie-t-il à l'attention de son équipe, en pensant au sperme, au sang, aux fragments de peau et à l'empreinte de pas. Bernard, Etienne ! Déplacez délicatement la victime ! Nous allons récupérer ses affaires.
Bernard et Etienne, respectivement quatrième et cinquième de groupe s'exécutent et tirent les affaires coincées dans le dos de la victime, tandis que Louis enregistre de sa voix monocorde ;
- Soutien gorge dont les agrafes ont été arrachées, tee shirt beige et bas de jogging bleu clair. Le tee shirt est sale. Des traces de terre maculent le dos du vêtement…
- Et merde ! dit Etienne, pas de papier dans ses poches !
- Appelle la police urbaine pour savoir si on n'a pas signalé une disparition, ordonne Mathilde.
- Un MP3, mais pas d'écouteurs… Elle a dû les perdre quelque part, indique Bernard en poursuivant l'investigation des poches.
- Elargissez le cercle des recherches au-delà du périmètre pour retrouver d'autres indices, poursuit Alain.
- Pas de disparition signalée à ce jour, dit Etienne.
- Cela se complique, enchaîne Alain, nous avons une victime âgée de dix-huit à vingt cinq ans, qui visiblement faisait du jogging il y a entre trente et quarante huit heures. Nous sommes Dimanche matin 10h. « Quarante huit heures » nous mènerait à Vendredi matin, « trente heures » à Vendredi soir.
Il n'y a pas de voiture abandonnée aux abords du parc. Soit elle habite à proximité, soit le tueur a récupéré sa voiture. Nous avons besoin des chiens. Il faut que nous sachions d'où venait cette fille. Etienne, prenez quelques photos avec vous et allez enquêter dans un périmètre de cinq kilomètres autour du bois. Privilégiez les écoles ! Cette jeune fille serait étudiante que ça ne m'étonnerait pas.
Etienne et Bernard s'éloignent rapidement de la scène de crime.
Etienne et Bernard sont d'habitude difficilement malléables, comme deux adolescents de cinquante ans habitués à ergoter les ordres... Un grand blond maigre et un petit gros. En aparté, Alain les surnomme souvent Laurel et Hardi. Mais étonnamment, aujourd'hui, tout le monde obtempèrent sans rechigner comme si la violence du crime avait remis les petites mesquineries de bureau dans leur juste perspective…
L'accord est donné pour la levée du corps. Une partie de l'équipe scientifique se retire tandis que les chiens pisteurs sont amenés. On leur fait renifler les vêtements de la victime et, après s'être dirigés vers la zone de lutte, ils se précipitent vers le chemin, parcourant à l'inverse le trajet que la victime avait dû prendre.
- Les écouteurs ! Nous avons trouvé les écouteurs ! crie l'un des officiers.
Les chiens hésitent à peine sur le chemin et bifurquent vers la sortie Nord du parc, vers le square de la Brèche. A la lisière, ne manifestant aucune hésitation, ils reniflent une piste les conduisant sur la route menant vers le quartier de la préfecture. Puis, au bout d'environ huit cent mètres, ils stoppent devant un pavillon de banlieue de plain pied, aux volets bleus foncé.
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